Politique

Boycott : pourquoi le gouvernement évoque-t-il un complot étranger?

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La compagne  de boycott qui a démarré le 20 avril 2018 connait une évolution sans précédent. Les marocains qualifient ses résultats d’importants au moment ou des leaders politiques de la coalition gouvernementale mettent en garde contre une manipulation étrangère visant le gouvernement mené par Saad Eddine El Othmani.

3 grandes entreprises

La campagne organisée de manière discrète cible trois grandes entreprises symbolisant une économie libérale dominée par de grandes entreprises étrangères ou des holdings proches d’élites économiques et politiques qui contrôlent le pays.

Afriquia Gaz est à la tête de ces sociétés. C’est une filiale du groupe Akwa présent dans plusieurs secteurs comme le gaz, le carburant, les huiles et l’immobilier avec une part de marché qui avoisine 50%. Le groupe est présidé par le milliardaire Aziz Akhannouch, actuel ministre de l’agriculture et de la pêche maritime et qui occupe ce poste depuis 2007. Mr Akhannouch est aussi président du parti RNI (Rassemblement national des indépendants).

La deuxième entreprise visée par la campagne est Sidi Ali, leader dans l’industrie des eaux minérales et qui commercialise ses produits à des prix exagérés. L’entreprise qui pratique des prix encore plus élevés dans les stations de voyages appartient au groupe Oulmès présidé par Miriem Bensaleh-Chaqroun, l’ancienne présidente de la Confédération générale des entreprises du Maroc (CGEM).

La troisième société est Lait Centrale filiale du groupe Danone, lui-même appartenant au groupe français « Gervais Danone ». Le lait de la société est le plus distribué au Maroc et sa part de marché dépasse 60%.

La campagne enregistre des résultats importants

Avec l’ampleur de la campagne, Danone a été obligé de réduire ses opérations après avoir enregistré des pertes records sans que la communication de l’entreprise pendant le mois du ramadan n’ait réussi à convaincre les citoyens de revoir leur position.

La coordination régionale des producteurs laitiers, des viandes rouges et des produits agricoles (23 associations et coopératives) a affirmé que depuis le 28 mai 2018, Danone a réduit de 500 tonnes ses achats de lait auprès des agriculteurs après qu’elle en achetait 1 million de litres par jour sur le plan national.

La campagne a également incité le Parlement à mener une enquête sur les prix des carburants. Les conclusions de l’enquête ont montré que les distributeurs ont multiplié leurs bénéfices depuis la levée des subventions sur le carburant en 2015 conformément aux orientations du Fonds monétaire international (FMI). L’entreprise Totale (3ème plus grand distributeur de carburant au Maroc) a déclaré une hausse de ses bénéfices de 289 millions de dirhams en 2015 à 879 millions de dirhams en 2016.

Abdellah Bouanou, parlementaire du Parti de la Justice et du Développement (PJD) et président de la commission d’enquête a déclaré : « certaines entreprises de carburants au Maroc en triplé leur bénéfice de 300% à 996% depuis l’indexation des prix en 2015 ».

Dans son rapport parlementaire, Bouanou affirme que « 11 sociétés importent du carburant au Maroc et 4 d’entre elles dominent 70% du marché. Si on additionne les marges de bénéfices de ces sociétés on atteint des dizaines de milliards de dirhams de bénéfices. Depuis l’indexation des prix, certaines sociétés ont multiplié leur bénéfices à raison de 996% ». Bouanou a avancé le chiffre de 17 milliards de dirhams de bénéfices depuis 2015.

Le président du groupe parlementaire PJD, Driss Azami a confirmé ces propos en affirmant que « tous les distributeurs vendent le carburant aux consommateurs à un prix identique dans différentes régions du Maroc ». En poursuivant : « ceci est préjudiciable à la concurrence ». Il appelle à la mise en place d’une instance gouvernementale pour la protection de la concurrence.

Abdelali Benamour, président du Conseil de la concurrence précise que l’institution est gelée car les autorités n’ont pas renouvelé le mandat de son conseil d’administration en 2015. Benamour pointe du doigt des groupes de pressions sans les nommer et ajoute : « en l’absence d’un conseil actif de la concurrence, les citoyens ont agi par le boycott »

Le quotidien l’Economiste a publié un sondage dans lequel 42% des marocains soutiennent le boycott. 95% soutiennent le boycott du lait, 78% l’eau minérale et 52% la station d’essence Afriquia. Dans la foulée, le ministre de l’Energie, Abdelaziz Rebbah a évoqué la possibilité pour le gouvernement de fixer un seuil pour les prix des carburants.

Akhannouch, le plus grand perdant

En plus de l’impact économique, la campagne de boycott a eu un impact politique notamment sur le PJD qui mène la coalition gouvernementale et le RNI, quatrième force politique avec 37 sièges au Parlement.

La campagne a également remis au centre du débat public la question de la collusion entre la politique et les affaires dans la mesure où le boycott vise l’une des entreprises du Président du RNI qui a réussi à imposer ses conditions pour la composition du gouvernement actuel et que d’aucuns qualifie d’homme fort au sein du gouvernement.

Le boycott semble avoir sérieusement entamé le projet politique de Aziz Akhannouch, président RNI qui se fait de plus en plus discret depuis le lancement de la campagne alors qu’il faisait la une des médias lorsqu’il était au centre de la composition du Gouvernement El Othmani et l’un des ces acteurs incontournables.

La campagne de boycott a fait baisser la cote de Akhannouch sur la scène politique après avoir connu une ascension fulgurante lorsque le RNI ambitionnait de marginaliser le PJD et de mener le prochain gouvernement en 2021 avec l’appui financier et politique de Akhannouch.

Aujourd’hui, Akhannouch doit affronter de larges franges de la population et la classe moyenne qui constitue la pièce dorsale de la société marocaine d’autant qu’il se trouve à la tête des personnes ciblés par le boycott populaire pour avoir accumulé pouvoir et fortune.

Parmi les conséquences politiques majeurs, l’appel lancé par Rachid Sassi, un responsable du RNI sur sa page Facebook invitant Akhannouch à présenter sa démission « dans l’intérêt de la patrie et du parti ».

Un complot extérieur

Le PJD a également perdu des plumes dans cette histoire dans la mesure où le parti a été incapable de résoudre les problèmes quotidiens auxquels sont confrontés les classes vulnérables de la société et n’arrive pas à réguler raisonnablement les prix malgré l’existence de nombreux rapports faisant état d’irrégularités dans la fixation des prix notamment ceux du carburant.

Le chef du gouvernement Saaddine El Othmani a également brillé par ses indécisions et ses prises de positions en faveur du patronat tantôt  en évoquant le sort des salariés travaillant pour les entreprises boycottées, tantôt en menaçant de recourir à la justice contre les personnes qui diffusent « fausses informations » qui servent de justification à la campagne, tantôt en appelant à la réconciliation et à l’écoute des citoyens avant de déclarer aujourd’hui que le boycott est un cri du peuple !

Face aux dégâts politiques et économiques, les directions des partis au pouvoir évoquent un complot extérieur les visant et affirment que des mains étrangères manipulent cette campagne pour affaiblir le gouvernement et le faire tomber avant la fin de son mandat en 2021.

Ceci s’apparente à une tactique consistant à transférer le conflit à l’extérieur en prétextant la menace étrangère pour préserver la stabilité et la continuité de l’unité gouvernementale qui semble asphyxiée.

Rappelons que la campagne de boycott intervient après la signature le 20 févier 2018 d’un accord entre les partis de la majorité pour éviter l’éclatement du gouvernement suite aux déclarations faites par Abdelilah Benkirane contre Aziz Akhnouch où il évoquait le danger que représente le cumul de la fortune et du pouvoir sur la stabilité du pays.

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