Droits humains

Des ouvrières racontent leur calvaire dans des fermes marocaines

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Les champs de production agricole au Maroc sont éloignés des villes. Des saisonniers des deux sexes y travaillent et parfois, des familles entières. Une enquête dans les fermes raconte des histoires de souffrance et de pauvreté.

« J’avais souhaité mourir. Je pensais à ma famille lorsqu’elle découvrira que j’ai été violé… ». C’est ainsi que Malika, 26 ans, ouvrière dans une ferme agricole a commencé son histoire. Malika vit dans les environs de la ville de Taroudant (sud du Maroc) et son calvaire a commencé après avoir été violé par le contremaître de la ferme.

« Après m’avoir remis mon salaire, il m’a kidnappé, séquestré et violé »

Avec un ton mélancolique, Malika poursuit son histoire. « Le contremaître m’a convoqué dans la ferme pour me remettre mon salaire mais lorsque je l’ai rencontré, il m’a kidnappé, séquestré dans sa maison et m’a violé pendant deux jours ».

La peur de Malika l’a poussé à garder secret l’incident de son viol et de son kidnapping. « J’avais peur de la réaction de ma famille et lorsque j’ai découvert que j’étais enceinte de deux mois, ma souffrance s’est multipliée ».

Malika travaille depuis son enfance comme « bonnes » dans les maisons. Lors de son arrivée avec sa mère dans la région de Taroudant pour y vivre, elle a commencé à travaillé comme saisonnière dans les fermes agricoles à Chtouka Ait Baha et dans les environs de la ville de Taroudant dans la région de Souss-Massa au sud du Maroc.

Malika n’a trouvé personne pour l’aider lorsqu’elle accoucha de son enfant. Elle raconte avec tristesse : « je l’ai mis au monde toute seule à la maison, j’ai risqué ma vie et celle de mon enfant, je n’ai trouvé personne pour m’aider ».

Elle n’a pas cessé de pleurer lorsqu’elle s’est remémorée les instants où elle a accouché toute seule. « C’était une expérience difficile. J’avais peur de ce qui m’attendait ».

Une plainte judiciaire contre le contremaître

Le silence de Malika n’a pas duré longtemps. Le 14 février 2018, elle a déposé une plainte contre le contremaître qui l’a violée et kidnappée. Elle déclare dans ce sens : « J’ai porté plainte contre lui et je n’ai reçu aucun information de la part des autorités pour savoir s’il a été arrêté ».

Malika

Malika, ouvrière marocaine violée par son patron

Les ouvrières des fermes agricoles subissent du harcèlement sexuel et du chantage de la part de certains contremaîtres. Nadia, 21 ans, ouvrière dans une ferme dit avoir été obligée de travailler dans les fermes après son divorce pour assurer son gagne-pain. Nadia vit avec sa fille dans une petite pièce à Sebt El Guerdane aux environs de Taroudant au sud du Maroc.

Sexe contre travail

Nadia a elle aussi fait l’objet de harcèlement sexuel de la part de son contremaître. A ce propos, elle déclare : « Il m’a dit que si je voulais obtenir de meilleures conditions de travail, il fallait coucher avec lui »… et de poursuivre : « lorsque j’ai refusé de satisfaire sa demande, il a commencé à m’insulter et me demander qui j’étais et pour qui je me prenais… Il a menacé de me renvoyer de mon travail et d’informer tous les contremaîtres des autres fermes et usines de la région pour ne pas m’embaucher »

L’exclusion pour celle qui proteste contre le harcèlement

Nadia considère que l’ouvrière qui se plaint contre le harcèlement est renvoyé. Dans ce sens, elle dit : « la première réaction des responsables au travail concernant les plaintes de harcèlement est qui es-tu pour te plaindre ? Ensuite, l’ouvrière est renvoyée sous prétexte qu’il existe des dizaines d’autres ouvrières qui attendent pour travailler à sa place ».

Khadija, 32 ans, ouvrière dans une ferme agricole dans la région Souss-Massa précise : « la plupart d’entre nous sont divorcés, mères célibataires ou veuves. Nous sommes obligés de travailler dans ces conditions ».

Ils nous traitent comme des esclaves

Khadija est mécontente de son salaire et déclare à ce propos : « nous travaillons de longues heures sous la canicule en contrepartie de 69 dirhams par jour et certains contremaîtres nous traitent comme des esclaves ».

Khadija

De son côté, Ahmed Bouhia, Président de l’Association Citoyenneté et équité à Taroudant déclare : « La situation vécue par les ouvrières agricoles dans la région de Souss-Massa est catastrophique »

Les moyens de transport menacent la vie de l’ouvrière

Ahmed Bouhia précise : « environ 70 à 80% des ouvrières agricoles travaillent dans des conditions qui ne respectent pas les dispositions du code du travail et le salaire minimum » et d’ajouter : « les ouvrières sont privées de vacances et d’indemnités familiales ».

Il considère que le cas de Malika figure parmi une dizaine d’autres qui subissent l’exploitation sexuelle et économique.

Le défenseur des droits de l’homme pense que : « les véhicules utilisés pour le transport des ouvrières ne respectent pas les normes de sécurité, ce qui a provoqué le décès de dizaine d’ouvrières à cause des accidents de la route ».

Les maladies épidermiques constituent une menace non moins importante.

Il ajoute que les ouvrières vivent une situation difficile à l’intérieur des fermes lorsqu’elles écopent de maladies de la peau à cause des insecticides utilisés dans l’activité agricole.

Bouhia poursuit : « le travail saisonnier des ouvrières pendant 6 mois de l’année incite certaines saisonnières à se prostituer pour subvenir aux besoins de leurs familles » appelant à « la nécessité d’appliquer le code du travail et les conventions internationales pour garantir des conditions de vie décentes pour cette catégorie ».

Le ministère nie l’existence d’exploitation des ouvrières.

Le Directeur provinciale de l’emploi et des affaires sociales à Chtouka Ait Baha, Ahmed Lhou a déclaré : « le ministère n’a reçu aucune plainte pour harcèlement sexuel de la part d’aucune ouvrière lors des inspections de terrains effectuées par le ministère dans les fermes ».

Ahmed Lhou s’oppose à l’idée que « l’ouvrière agricole travaille dans des conditions inhumaines pour un salaire dérisoire ». Il précise que les grandes fermes travaillent dans le cadre de la loi, de manière organisée et garantissent leurs droits aux ouvrières. Il reconnait l’existence de « quelques infractions dans les fermes des petits agriculteurs qui se considèrent lésés et ne peuvent pas octroyer aux ouvrières tous leurs droits »

L’esclavage moderne

Le psychologue Réda Mhasni affirme que « les ouvrières sentent qu’elles sont abandonnées par le ministère de tutelle et les syndicats » en précisant que «  leur besoin de travailler pour assurer un gagne-pain les incite à supporter l’exploitation économique et sexuelle dans le silence car elle n’ont pas d’autres choix ».

Selon lui, « Il y a une absence d’intermédiaire qui protège l’ouvrière contre les comportements pathologiques de certains contremaîtres ». Il qualifie la condition des ouvrières dans les fermes agricoles d’ « esclavage moderne » et appelle à la nécessité de préserver la dignité du citoyen et à assurer la protection juridique et sociale aux ouvrières agricoles pour éviter qu’elles se transforment en objet de plaisir sexuel pour le propriétaire de la ferme.

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